Publié le

dans

par

Dernière mise à jour le

Étiquettes :


Of Woman Born, d’Adrienne Rich

« What makes us mothers? 
The care of small children? 
The physical changes of pregnancy and birth? 
The years of nurture? »

Comme je le disais récemment, j’ai eu vent de l’existence de cet ouvrage en lisant Pardonner à nos mères, de Claire Richard. Elle citait un passage de l’intro du livre, il me semble – j’ai été attirée par la promesse du sous-titre : la maternité en tant qu’expérience et institution. Même si la rédaction de mon essai sur la maternité était terminée, il me semblait capital de lire cet essai avant de l’envoyer sous presse. Je pensais qu’il allait creuser sur l’intuition que j’avais, dont je parle dans Une catastrophe naturelle : je dis souvent que j’aime être le parent de ma fille, mais que le rôle social de « mère » me pèse trop.

Je n’avais jamais lu Adrienne Rich, dont je ne connaissais que le texte sur le concept de compulsory heterosexuality, souvent abréviée comp-het dans le milieu queer. C’est l’idée que l’hétérosexualité est une norme très fortement imposée à nous depuis avant même la naissance, et donc que pour bon nombre d’entre nous, ce n’est pas un choix conscient, mais une voie dans laquelle on est forcé·es. (Je n’ai pas lu le texte qui en parle, si ça se trouve je caricature à outrance, mais c’est ce que j’ai tiré de mes lectures qui référençaient ce concept.)

Je suis ravie qu’une grande penseuse du lesbianisme ait aussi écrit un beau pavé sur la maternité. (Adrienne Rich a été mariée 17 ans avec un homme avec qui elle a eu 3 garçons, et après son divorce, a vécu une vie lesbienne.)

Je m’attendais à un livre qui mêlait recherche, théorie et expérience intime – difficile de m’attendre à autre chose puisque c’est littéralement vendu comme tel sur la couverture. Adrienne Rich fait un travail de situation parsemé d’extraits de ses journaux au début de l’ouvrage. J’ai souligné énormément de choses, et j’ai pensé : « heureusement que la traduction française n’est arrivée que cette année, sinon mon propre livre serait presque obsolète ». Et en fait, pas tant, car ce premier chapitre est au final quasiment la seule fois qu’elle parle d’elle-même, de son vécu en tant que mère de 3 enfants rapprochés nés dans la deuxième moitié des années 50. (Ouf !)

Attention, le livre en lui-même est passionnant, en témoignent les nombreuses notes de lecture que j’ai publiées à son sujet sur le blog. Il aborde de nombreux sujets dans un ordre quasiment chronologique : l’avènement du patriarcat et de la toute-puissance des « pères », ce que cela implique comme « pouvoir » (ou absence de) pour les « mères », l’industrialisation de la naissance, la non-reconnaissance du travail maternel comme étant justement cela, le lien mère-fils, le lien mère-fille, la violence maternelle…

À plusieurs égards, j’ai trouvé dans ce livre ce que je n’avais pas trouvé dans Pardonner à nos mères (mais je vais arrêter de charger la barque de ce pauvre bouquin). À d’autres égards, il m’a manqué, encore une fois, cette dimension personnelle, intime, quelque chose de corporel, de sale. Adrienne Rich n’a aucun mal à parler des violences subies par « les femmes » dans leur ensemble (viols, conjugaux ou non, violences médicales, psychiatriques…), elle détaille dans le dernier chapitre le cas d’une mère infanticide avec beaucoup de détail (ce passage très intéressant m’a beaucoup fait penser à La mère diabolique de Prune Antoine (Denoël, 2024))… et elle parle très peu d’elle-même.

Ce que je trouve assez ironique, parce qu’elle conclut son ouvrage par un appel à sortir de l’intellectualisation à outrance, qui a coupé les femmes de leur vie complète en réalité. Elle dit :

« Nous devons imaginer un monde dans lequel chaque femme est le génie présidant à son propre corps. Dans un tel monde, les femmes créeront véritablement une vie nouvelle, donnant naissance non seulement à des enfants (si et comme nous le désirons), mais aussi aux visions et aux réflexions nécessaires pour soutenir, consoler et transformer l’existence humaine : une nouvelle relation à l’univers »

La maternité obligatoire, d’Adrienne Rich (trad. Valentine Leÿs, Hors d’atteinte, 2026).

Et pourtant, son ouvrage est très intellectuel, très raisonnable, très étayé, ultra-sourcé, méga-référencé. Et ça le rend ultra-riche, ne nous méprenons pas, mais pas tout à fait à l’aune de ce qu’elle propose pour changer les choses.

Cependant, s’il y a assez peu d’experience (personnelle, en tout cas), il y a en revanche énormément de institution, pas de problème là-dessus : toutes ces références, ces voyages historiques, parviennent à poser le « rôle social de mère » dans un contexte qui dépasse toute individualité. C’est à la fois fascinant et hyper rageant, bien sûr. Je n’avais pas lu dans toutes mes recherches sur la maternité, un tel traité, aussi érudit, abordant autant d’aspects de la maternité : social, historique, politique, religieux, c’est très complet et même si ça date un peu (1976 et des notes écrites en 1986 pour la reparution du livre), comme tout ce qui a trait aux vécus des femmes (c’est désespérant), ça reste très relatable.

Pas exactement ce que j’attendais, mais tout de même : une excellente lecture !


Une note sur la traduction :

Depuis le printemps 2026, le lectorat francophone a accès à une traduction par Valentine Leÿs parue aux éditions Hors d’atteinte, super maison indépendante à qui on doit plein de textes super. Je ne veux donc charger la barque de personne encore une fois, mais la traduction du titre, La maternité obligatoire, me gratte au mauvais endroit depuis que j’en ai entendu parler dans le livre de Claire Richard – et pendant toute ma lecture du livre en anglais, j’ai essayé de comprendre pourquoi ce choix, outre l’écho à son texte sur l’hétérosexualité (traduit en français par « La contrainte à l’hétérosexualité). Et je n’ai pas compris ce choix, je le trouve trompeur et chargé politiquement d’une manière qui me déplaît.

Toute l’affaire de Rich est de dire que la maternité est l’affaire de toutes et tous : après tout, nous sommes toutes et tous né·es d’une femme, et c’était d’ailleurs le titre de la première traduction française du texte, en 1980. (Sans l’écriture inclusive, malheureusement.) En mettant un stigmate si prononcé sur l’expérience de la maternité – obligatoire, un fardeau, une contrainte – sans nuance, je pense qu’on éloigne automatiquement beaucoup de lecteurices potentielles. Bon, évidemment que l’homme moyen n’est pas la cible principale, mais je pense que si j’avais été un poil moins politisée, ou si ça n’avait pas été une lecture motivée par la recherche pour mon propre livre, en croisant ce titre, La maternité obligatoire, je ne me serais pas sentie concernée. Malgré ma propre expérience, loin d’être évidente.


Of Woman Born, d’Adrienne Rich. Paru en français sous le titre La maternité obligatoire (trad. Valentine Leÿs). Hors d’atteinte. 2026.


Commentaires

2 réponses à « Of Woman Born, d’Adrienne Rich »

  1. Dusterherz

    Je me suis tellement retrouvé dans votre phrase : « je dis souvent que j’aime être le parent de ma fille, mais que le rôle social de « mère » me pèse trop. ». Je vois bien que je ne me suis pas aussi documentée que vous dans la réflexion de la place de mère dans notre société et le poids que cela a. Mais rien que le lire qu’est ce que ça fait du bien de ne pas se sentir seule. Je dis souvent également que je me sens mère pour mon enfant mais pour les autres je suis parent. J’en ai marre de l’image que la mère renvoie, protectrice et nourricière. Je ne suis pas que cela.

    1. Merci pour votre commentaire ! Peut-être que mon prochain livre, Une catastrophe naturelle, pourrait vous plaire. Il sort début février !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *