une note de lecture à chaud
écrite en 15 minutes
Je suis presque arrivée à la fin de ma lecture de Of Woman Born, d’Adrienne Rich. Il me reste une chapitre (sur la violence maternelle) et la conclusion, et j’aurai terminé ce gros morceau de littérature féministe, dont je suis vraiment choquée qu’il nous ait fallu attendre cette année pour en avoir une traduction en français.
Dans le chapitre que je viens de lire, intitulé « Mères et filles », Adrienne Rich dit :
« La femme qui jongle à grand-peine entre plusieurs jeunes enfants et un emploi, en l’absence de structures de garde adaptées ou d’école, peut ressentir de la jalousie à l’état pur (et de la colère) devant la liberté apparente de la femme « sans enfants » (c’était mon cas). La femme sans enfants peut […] percevoir les « préoccupations ternes et aliénantes » de la maternité telle qu’elle est vécue sous la contrainte du système patriarcal, et se féliciter d’être restée « libre », de ne pas s’être laissée « endoctriner dans la maternité ». Cependant, ces oppositions polarisées révèlent un manque d’imagination. »
La maternité obligatoire, d’Adrienne Rich (trad. Valentine Leÿs, Hors d’atteinte, 2026).
Un peu plus loin, elle poursuit :
« Mais c’est par manque d’imagination que nous aspirons à être une « fille », c’est-à-dire un esprit libre, plutôt qu’une « mère » qui donne éternellement. Si le concept de mère et celui de non-mère restent pour nous aussi chargés, c’est parce que, quel que soit le rôle que nous avons choisi, ce choix a toujours été retourné contre nous. »
La maternité obligatoire, d’Adrienne Rich
Je trouve saisissant que l’autrice, poétesse, utilise par deux fois cette expression : manque d’imagination.
Ce livre est un traité assez érudit sur l’institution de la maternité (assez peu, finalement, sur l’expérience de la maternité, contrairement à ce que le sous-titre laissait entendre), et il est aussi très poétique, un peu plus tôt dans ce même chapitre, j’ai été frappée par une formulation :
« each time she suffers rape — physical or psychic — in silence, she is putting another stitch in her own shroud. »
Of Woman Born, d’Adrienne Rich (W.W. Norton & Co, 1976, 1986, 2021).
La traduction est moins intéressante, je trouve : « elle ajoute un clou à son propre cercueil », une formulation plus courante (qui existe aussi en anglais, d’ailleurs, a nail in someone’s coffin), et qui ne me donne pas la même sensation : celle d’un travail minutieux, le bruissement du tissu tandis qu’on le manipule, le délibéré de l’action. Coudre un linceul à la main est une activité à la fois lente et silencieuse, au contraire de fermer un cercueil en y martelant des clous. Dans le mot shroud en particulier je vois ces statues voilées si marquantes, c’est un mot qui dit très bien le deuil, mais aussi la veillée : on peut voir des mort·es dans des linceuls, une fois le cercueil refermé on ne voit plus rien.
Et ce n’est évidemment pas anodin qu’une poétesse use de la poésie pour décrire l’indescriptible, et je crois que c’est ce qui m’a beaucoup manqué dans Pardonner à nos mères, où j’ai appris l’existence de Of Woman Born par ailleurs. Pardonner à nos mères est un livre descriptif (d’ailleurs, rempli de témoignages). Il souffre, je pense, du même manque d’imagination dont parle Adrienne Rich plus tôt, et qui est, peut-être, le propre des poétesses.
Non pas qu’Adrienne Rich ait un discours programmatique : elle n’apporte pas tant de solutions (je ne suis jamais à l’aise quand on me demande, en rencontre à propos de mes essais, « quelles solutions pour que ça aille mieux »), mais elle propose de faire cet effort d’imagination, pour que tout le monde se comprenne mieux.
Une dernière citation qui m’a marquée dans ce chapitre :
« La femme « sans enfants » est elle aussi marquée par des attitudes multiséculaires – chez les hommes comme chez les femmes – à l’égard de la fonction reproductive et nourricière de la femme. Toute femme qui croit que l’institution de la maternité ne la concerne pas s’aveugle sur des aspects essentiels de sa propre situation. »
La maternité obligatoire, d’Adrienne Rich (trad. Valentine Leÿs, Hors d’atteinte, 2026).
PS : pour le housekeeping, j’ai bougé mes notes de lecture de la catégorie « Opinions » à la catégorie « Lectures », et j’ai changé le tag « mi-cuit » en tag « à chaud ». Je ne pense pas que je développe une pensée, même mi-cuite, dans ces billets, mais réagir à mes lectures en cours de route : c’est un plaisir.

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