Depuis mercredi et jusqu’à dimanche, je suis en résidence d’écriture avec mon groupe. J’ai participé cet après-midi à un atelier mené par mon amie Nine ↗︎, sur le thème « Mythologie du quotidien ». J’ai perverti absolument toutes les consignes pour écrire dans l’univers du roman young adult que j’écris depuis plus d’un an. Le résultat n’est pas du tout dans le même ton que le manuscrit (j’ai mes règles, j’ai dormi 3h, ça se ressent). Ce que j’ai écrit ne figurera probablement pas dans le texte final, donc je les pose ici. Sans contexte, parce que je fais ce que je veux.
Avant d’être le bassiste de Shiver, bien avant que Shiver s’appelle Shiver, avant qu’aucun d’entre eux ait connu le moindre frisson d’ailleurs, Celim avait été, comme de bien entendu, un pré-adolescent dont le corps avait grandi trop vite et qui avait arboré un temps une ressemblance frappante avec un héron juvénile. Perché plus haut que tout le monde sur des jambes trop maigres, genoux pointus et tibias frêles, il n’avait pas aimé se déshabiller dans les vestiaires de la piscine. Quand il faisait passer son t-shirt par-dessus sa tête, bras croisés sur le devant doigts repliés sur l’ourlet, on aurait pu jouer du xylophone sur ses côtes et il en avait conçu sinon de la honte, du moins une certaine gêne. Il s’était vaguement demandé comment faire pour s’emplumer, et dans un univers parallèle, il avait peut-être fini par cliquer sur les mauvais hashtags et tomber nez à nez avec des gourous du looksmaxxing. Dans cet univers-ci, il avait suivi son grand frère un jour où il s’était engouffré chez un disquaire qui annonçait un arrivage récent, et c’était sur le visage de David Bowie qu’il était tombé. À quoi ça tient, finalement.
Quand ils seraient vieux et leurs enfants aussi – s’ils en avaient, Lucie pour sa part ne s’y projetait pas forcément – ils seraient, qui sait, séparés par des centaines de kilomètres, des milliers. Le niveau de la mer aurait encore monté et avec lui, qui sait combien de catastrophes, combien de désastres, auxquels survivre serait la seule option. Si tout se passait pour le mieux, pour lui pour elle pour eux, un jour forcément, à la lueur d’un feu de cheminée quelconque, un soir de Saint Sylvestre probablement, Lucie ressortirait ses vieux journaux. De la petite pochette en carton collée à la couverture colorée tomberait une coupure d’un journal qui aurait depuis lors mis la clé sous la porte. Le papier en serait jauni, bien sûr, la photo imprimée en quadrichromie affadie par le frottement plus que par la lumière, qu’elle n’aurait pas vue depuis longtemps, et d’ailleurs la photo Lucie s’en ficherait bien. Elle relirait chaque mot comme si c’était la première fois, ou bien la toute dernière, elle relirait chaque phrase en faisant rouler chaque mot dans sa bouche, elle relirait chaque paragraphe comme autrefois, d’autres vieilles avaient relu des versets de la Bible. Elle se rendrait compte qu’elle connaissait toujours l’article par cœur, bien sûr qu’elle le connaissait encore par cœur. Le titre – un jeu de mot bien trouvé, elle aurait le même sourire que jadis. Elle repousserait jusqu’à la dernière seconde, jusqu’à ce que ça n’ait plus de sens vraiment, le moment de lire la signature, c’était idiot. Deux lettres, C. K. Si tout se passait vraiment pour le mieux, peut-être qu’il serait là. Oui, peut-être qu’ils passeraient encore le réveillon du Nouvel an ensemble, et peut-être alors qu’il se moquerait d’elle. Il n’avait jamais gardé aucun de ses articles, lui, sûrement pas le tout premier, celui signé de ses initiales. C. K. ce n’était pas lui, c’était ce qui était écrit sur des flacons de parfum, dans des magasins qui lui donnaient mal à la tête.
Quand ils seraient vieux et leurs enfants aussi, un jour Celim retrouverait, au fond d’un carton qui contiendrait des reliques d’un temps révolu – révolu comment, impossible de le prévoir, c’était peut-être ça le plus terrible –, il retrouverait une clé USB et son sourire avec. Depuis cette clé USB, il aurait joué à tous les jeux sur lesquels elle aurait travaillé. Il n’aurait plus jamais composé de morceau pour elle, ce n’était pas dans ses cartes à lui, pourtant ce jour-là il s’assiérait à son vieux synthé. Comme tous les vieux qui avaient appris quelque chose à une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, il n’aurait jamais trouvé mieux que la machine sur laquelle tout avait commencé. Il se rendrait compte qu’il connaissait toujours le morceau par cœur, bien sûr qu’il le connaissait encore par cœur. Les interfaces auraient changé, oui, mais il aurait veillé à conserver, sur chaque nouvelle génération d’appareils, un port capable de lire cette clé. Double-clic, roue de chargement, quelques notes sur un piano, son piano, et le menu en pixels grossiers sur un écran dont la résolution excéderait tout ce qu’il était possible d’imaginer. Il referait une partie, et puis une deuxième, ses muscles retrouveraient la mémoire des gestes à accomplir, haut haut bas bas gauche gauche gauche droite B A, le chien qui aboie, la grande vague ambiance Hokusai, la surprise toujours neuve quand la fille développe des nageoires, une queue de sirène, il choisirait à chaque fois de laisser l’homme vociférant se noyer et comme à chaque fois depuis la toute première fois, il se réjouirait que le jeu ne l’en punisse pas. Puis il s’arrêterait là, générique de fin, de nouveau son morceau, un jeu développé par luce, pas de majuscule, comme si ça n’avait aucune importance. Il s’arrêterait là mais son sourire ne le quitterait pas. Il n’aurait pas oublié, comment pourrait-il oublier.

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