une pensée cuite en 12 minutes
Dans Of Woman Born, Adrienne Rich convoque divers·es anthropologues pour argumenter que, possiblement, ce que nous concevons en tant qu’Occidentaux contemporains comme une ségrégation imposée par les hommes sur les femmes – à savoir le tabou menstruel, à savoir le retrait des femmes de la vie collective pendant leurs règles – pourrait avoir été imposée par les femmes aux hommes. À une époque pré-historique, donc avant les écritures religieuses (qui sont incroyablement misogynes), peut-être que les femmes se sont organisées pour bénéficier d’un retrait temporaire de la vie collective, peut-être qu’elles auraient inventé un rite, sacralisé un moment, pour échapper aux assauts sexuels des hommes. Peut-être.
Dans cette ségrégation menstruelle, les femmes considérées comme impures ne pouvaient plus cuisiner, travailler aux champs, et parfois étaient mêmes isolées entre femmes menstruées, loin des autres, loin des hommes mais aussi du reste de la société. Si cet isolement origine des femmes elles-mêmes, peut-être qu’elles ont inventé le congé menstruel, en fait. Et alors, même si on le leur a imposé : n’est-ce pas un véritable repos, que de ne pas travailler pour le patriarcat pendant quelques jours ?
Ce qu’avance également Rich par le biais de la psychologue Esther Harding, c’est que cette période de retrait du monde, qu’elle soit auto-imposée ou pas, est susceptible d’avoir eu un impact profond sur la vie intérieure des femmes, et sur leur vision du monde. Forcées à l’introspection pendant quelques jours par moi, elles pourraient avoir développé une sensibilité tout à fait différentes des hommes :
« Dans les communautés primitives, la vie tout entière d’une femme se concentre autour des changements réguliers de son cycle physiologique. Les périodes de travail à la maison, de vie sociale avec ses voisins dans la communauté et de relations conjugales avec son mari alternent avec des périodes de réclusion. À intervalles réguliers, elle doit partir seule ; elle ne doit pas cuisiner, ni cultiver le potager, ni s’en aller à pied ; elle est dispensée de toutes ses tâches coutumières ; elle a l’obligation d’être seule, de se fermer, de se replier sur elle-même. Les anthropologues qui, en principe, s’intéressent davantage aux coutumes d’une tribu qu’à la psychologie des individus, n’ont pas interrogé les effets de ces coutumes sur les femmes elles-mêmes. Pourtant, cette réclusion périodique doit nécessairement avoir eu un effet profond sur le rapport de la femme à l’existence. »
Esther Harding, citée dans La maternité obligatoire, Adrienne Rich (Hors d’atteinte, 2026).
Moi qui m’intéresse depuis quelques années aux différences marquées, et profondément genrées, dans les sensibilités masculines et féminines, je suis marquée par ce passage et cette idée, qui s’inscrit dans la continuité de mes questionnements : pourquoi les hommes lisent moins de fiction ? Pourquoi les hommes sont moins en lien avec les spiritualités ? Une piste.

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