
« Dans les périodes de famine, l’infanticide était considéré comme un acte de bienveillance, offrant une mort décente à des êtres innocents. Une bonne mère était une mère capable d’étrangler son enfant, ou de le noyer. »
Une de mes raisons pour m’intéresser à la rentrée littéraire cette année, c’est la parution à cette époque d’un nouveau roman de Julia Kerninon. J’en ai déjà parlé, j’ai avec l’œuvre de cette autrice une relation fusionnelle. Je lis tout ce qu’elle publie, j’aime son style précis, son imagination, et j’aime aussi le fait que j’arrive toujours à me formuler du résultat une opinion qui m’appartient.
Quand ce dernier titre a été annoncé, j’ai su que c’était pile ma came : une presqu’île, une soirée (= espace-temps resserré), des ami·es d’enfance, un secret enfoui qui ressurgit comme un morceau de bois flotté sur la plage… Je voyais le potentiel cinématographique dans la promesse, et j’avais très hâte. Je suis allée l’acheter le jour de sa sortie, et je l’ai lu d’une traite lors d’un voyage en train de 3h30 qui me rapprochait de la mer.
Le laps de temps nécessaire pour que La Dernière des Wilberforce devienne mon titre préféré de la bibliographie de l’autrice.
J’ai tout aimé dans cette expérience de lecture. D’abord, la fluidité avec laquelle on passe d’un point de vue à l’autre, dans un mouvement de ressac hyper agréable. La caractérisation des personnages, exécutée d’une main de maîtresse.
Il occupait une réalité très différente, ça se voyait à sa façon dont il pensait encore que les mots avaient un sens, qu’on pouvait compter dessus. Il connaissait la définition de termes comme herméneutique, immanence, holistique, et chaque fois qu’il les prononçait, de sa belle voix, elle se sentait saturée de reconnaissance et d’admiration, pourtant elle ne cessait de les oublier. Herméneutique. Immanence. Holistique. Qu’est-ce que ça voulait dire, exactement ? Est-ce que c’étaient des mots qui pouvaiejnt s’appliquer à sa vie à elle dont il semblait tout ignorer ?
Je vous laisse parier si le « il » dont il est question est un mec à la cool ou pas, rien qu’avec cet extrait.
J’ai aimé les descriptions de la nature, et les surprises que m’ont réservée la narration. Si les thématiques, sombres et poisseuses, se dessinent assez vite – car le texte distille le malsain d’une manière chirurgicale –, l’action prend des méandres qui m’ont prise au dépourvu, une sensation toujours délicieuse.
C’est marrant, c’est un roman assez court finalement, et on ne passe pas tant de temps avec chacun·e des personnages, et il y en a beaucoup, dont une galerie de femmes tellement incarnées que j’avais envie de me rendre sur la presqu’île pour les rencontrer toutes. Pourtant, à la fin, on les connaît tous·tes exactement à la hauteur de ce qu’il faut, on peut se former une opinion complexe et nuancée sur chacun·e d’entre elleux, et s’y attacher. C’est le coeur et les dents serrées que j’ai refermé le livre, et si je ne devais choisir qu’un seul mot pour le décrire, je dirais : impeccable.
La Dernière des Wilberforce, de Julia Kerninon. L’Iconoclaste. 2026.
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