Yesteryear, de Caro Claire Burke

« Have you ever had any work done?
Laugh, laugh, laugh.
God, no. I’m sorry, no offense to others who have, but me? Personnally? I would never.’ »

J’ai l’impression d’avoir entendu parler de Yesteryear des années avant sa parution – c’est sûrement un peu vrai, puisqu’il a été annoncé très tôt par sa maison d’édition anglaise, 4th Estate, dont je suis l’actualité depuis que c’est la maison de la traduction anglaise de Moi les hommes, je les déteste.

Mais coup sur coup : ma copine Anaïs qui me dit qu’elle l’a acheté, ma copine Lucie qui me dit qu’elle l’a dévoré, et voilà que je lui demande de me le prêter. Avec Anaïs, on décide de le lire ensemble (un buddy read, comme on dit dans le biz), et puis en fait effet boule de neige : on finit par être 4 dans notre groupe d’écriture à le lire conjointement. Pour ça, une organisation quasi militaire. On découpe le livre en tronçons à peu près égaux, et on ne lit qu’un tronçon par jour, pour avoir le temps d’en discuter à peu près au même rythme.

Ça ne marche pas tout le temps, ni avec tous les livres. Parfois on a envie de dévorer un truc, ou finalement on n’a pas le temps de lire tous les jours, parfois le livre ne se prête pas à la lecture épisodique. Mais avec Yesteryear, les astres se sont alignés. C’était le parfait bouquin au parfait moment.

Yesteryear, c’est l’histoire de Natalie, dont on apprend dans les premières pages qu’elle est une tradwife très influente sur les réseaux sociaux. Elle vit avec son mari et ses cinq (bientôt six) enfants, sur leur ferme appelée Yesteryear Ranch, et elle montre à ses millions d’abonnées sa vie de rêve. Elle fabrique son pain, éduque ses enfants à la maison, ne possède pas de micro-ondes et a toujours le sourire. Sauf que du jour au lendemain, elle se retrouve propulsée… en 1855. Où elle doit fabriquer son pain, s’occuper de ses enfants, sans micro-ondes et toujours avec le sourire.

Comment est-elle arrivée là ? C’est toute la question du roman, qui prend tout son temps pour y répondre (c’est un délice de tension), entre retours en arrière sur la vie passée de Natalie, depuis son adolescence jusqu’aux débuts de vie d’influenceuse, et chapitres dans le présent, enfin dans le passé, enfin dans « l’époque des pionniers », ai-je fini par dire à mon mari à qui je racontais ma lecture chaque jour.

C’est un excellent page-turner. Dès le premier tronçon, j’étais habitée par le démon du « mais qu’est-ce qui se passe ? s’est passé ? va se passer ? ». Le mystère s’épaissit beaucoup avant de s’éclaircir dans les derniers moments, et pour notre quatuor de lectrices, ça a été très savoureux d’avancer des théories pour tenter de devancer le bouquin. (Moi je suis nulle à ça, mais c’était cool de réfléchir à celles de mes camarades.)

J’ai beaucoup débattu avec elles et avec Lucie, qui m’a prêté le livre, de la fin – j’y ai trouvé une forme d’évidence narrative, mais aussi un doute sur la portée politique d’une telle fin. Mais je n’ai rien à redire sur l’efficacité du roman, dans le dispositif comme dans le style : c’est maîtrisé – c’est un premier roman ! – et ça fonctionne à mort. J’ai souvent été marquée par la voix intérieure de la narratrice, la manière qu’a choisi l’autrice de montrer ses ambivalences, ses glissements, de cacher ou de dévoiler grâce à l’usage des italiques, des ellipses. Quelques passages sont écrits d’une manière vraiment brillante, et me restent en tête plusieurs semaines plus tard.

J’ai aussi beaucoup aimé la complexité du personnage de Natalie. Si elle reste self-serving1 jusqu’à la fin, elle est également assez éloignée de l’image cliché qu’on peut avoir d’une tradwife influenceuse. On aurait tort de penser que ces femmes sont bêtes, et je pense qu’on a tout aussi tort de penser que ce sont des génies du mal. Je trouve que l’autrice parvient à inscrire ces personnalités dans le système patriarcal et conservateur qui est le nôtre (et c’est peut-être pour ça que la fin est aussi clivante, d’ailleurs). Natalie a un regard lucide sur la condition féminine moderne, à de nombreuses reprises j’ai pensé aux essais Les femmes de droite (Andrea Dworkin, 2012) et Les Vigilantes (Léane Alestra, 2025), me disant que ce livre en était un juste héritier de fiction.2

C’est un très bon roman parce qu’il répond aux 3 critères qui en constituent un, pour moi :

  1. être plaisant à lire
  2. être surprenant
  3. donner envie d’en discuter

Je vous le recommande si vous aimez vous faire balader par une écrivaine plus maline que vous, et que vous n’avez pas besoin d’aimer un personnage féminin pour le suivre pendant 400 pages (car Natalie est insupportable de bout en bout, mais d’une manière intéressante, au moins). Trouvez des potes avec qui le lire et en discuter, c’est encore plus fun et intéressant.

Bravo Caro ! Bon courage pour un prochain roman ! (j’imagine pas la pression de devoir sortir un deuxième roman après avoir été un best-seller international sur le premier.)

Le livre n’est pas encore traduit en français, mais comme il va être adapté au cinéma par Anne Hathaway, j’imagine que ce n’est qu’une question de mois avant qu’une maison française ne l’annonce.


  1. « égoïste » ne me semble pas suffisant pour recouvrir ce que je veux dire du personnage. ↩︎
  2. Parmi les trucs inutiles que j’aime faire, il y a établir des duos de chansons qui se répondent (Comme Young & Beautiful de Lana Del Rey et Quand j’s’rai KO de Alain Souchon, mais si, regardez les paroles ! J’ai fait une playlist avec toutes mes trouvailles. Il n’y en a que 3 duos pour l’instant mais j’ai espoir.) et aussi, des duos de livres essai/fiction qui se répondent (comme Le consentement de Vanessa Springora et Ma sombre Vanessa de Kate Elizabeth Russell). Je dirais donc que si vous avez la flemme de lire Les femmes de droite, vous pouvez lire Yesteryear, vous en ressortirez à peu près changé·e pareil. ↩︎

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