Recherche appartement ou maison

En ce moment, on cherche à acheter une maison. Le fait qu’on soit dans une situation financière qui nous permette d’envisager d’acheter une maison me sidère – après dix ans de grande précarité, j’ai encore du mal à croire qu’on en est sortis. Au moins un peu (je reste pour ma part une saltimbanque). Pour diverses raisons, on cherche une maison dans cette ville qu’on habite depuis quinze ans, Lille, qui se trouve être une des villes les plus chères de France. Donc on peut acheter une maison, mais on n’a pas non plus le choix en mode open bar.

Si vous ne connaissez pas le Nord de la France, vous ne connaissez peut-être pas le concept des « maisons 1930 », qu’on trouve en grand nombre ici.

Maison 1930 - photo par Ingrid Servaes
Maison 1930 du coin – Photo Ingrid Servaes (trouvée ici)

Ce sont des maisons de ville, mitoyennes des deux côtés, souvent construites en série dans des quartiers populaires pour les travailleurses de l’époque. Une porte d’entrée, une fenêtre qui donne sur une pièce à vivre, au fond une cuisine avec une fenêtre qui donne sur une petite cour, un tout petit jardin. À l’étage, une chambre une salle de bain. Avec quelques rénovations, un deuxième étage sous les combles, peut-être une deuxième chambre. Et souvent la cour a été transformée en extension pour abriter un deuxième WC, un cellier. 

Petite j’ai vécu dans une de ces maisons. Mon grand-père a vécu et est mort dans une maison de coron. C’est relativement petit, pas forcément lumineux (même si ça fait de belles verrières et puits de lumière), mais ce sont des maisons familiales. Pour de petites familles qui se tiennent chaud. (Il y en a évidemment des plus spacieuses, construites à l’origine pour des gens plus fortunés, mais ce n’est pas celles dont je parle ici.)

Ce sont aujourd’hui les dernières maisons relativement abordables à Lille intra-muros (ça dépend des quartiers). Et ça fait plusieurs fois qu’on en visite, avec mon mari. Et qu’en fait on visite des maisons auparavant louées, achetées il y a de ça 20, 30 ans, par des propriétaires bailleurs qui n’y ont jamais vécu et qui se sont enrichis sur le dos de gens qui n’avaient pas les moyens d’acheter leurs murs et un peu de sécurité.

Parfois je pense qu’à mon âge, mes parents avaient déjà acheté, revendu et racheté plusieurs maisons. Une petite 1930 en cœur de ville populaire, une maison semi-mitoyenne dans une banlieue-dortoir. Plus tard un grand pavillon individuel dans la campagne, entouré d’un immense jardin. Mes parents pourtant ne sont pas riches (ils sont profs au collège et viennent de milieux ouvriers : personne n’est riche ainsi). Mais ils avaient pu acheter et ils achetaient à des gens qui avaient vécu là.

Je ne sais pas ce que j’essaye de dire, je ne sais pas pourquoi je me sens comme ça. Mais je me sens comme si je découvrais une énième rupture du pacte social. On n’achète plus des maisons à des gens qui ont vécu dedans et dont la vie les mène ailleurs. On achète des maisons à des gens qui avaient tant d’argent qu’ils pouvaient posséder plusieurs maisons et s’enrichir sur le dos de ceux qui ne pouvaient pas en avoir une seule. Et ça me rend furieuse. 

Une des maisons qu’on a visitées était dans un état juste lamentable. Je repense à l’état de la cuisine, si les meubles ne venaient pas tout droit de 1970 maximum je peux manger mon chapeau. Et tu vois à la rigueur, une vieille personne a vécu 50 ans ici, elle n’a jamais ressenti le besoin de rénover sa cuisine, elle avait ses habitudes : OK. Mes beaux-parents vivent depuis 35 ans dans la même maison, ils n’ont jamais fait refaire la cuisine. Personnellement je la déteste, mais eux c’est leur vie, leurs usages, leurs habitudes. 

Mais savoir que le propriétaire de cette maison la louait à des gens et ça ne devait pas être un loyer solidaire hein, et les laissait cuisiner dans cet endroit ? Ça me révolte.

Cette maison-là, elle avait de beaux parquets et une jolie verrière. Du charme. Le charme des vieilles 1930. On avait quelques assurances : une toiture refaite récemment, un traitement contre les infiltrations. On a failli l’acheter (on est des bleus, plus bleus que nous c’est l’Équipe de France de football ou alors un gorgonzola), mais des experts, dieu merci, nous ont dit de fuir. Les assurances qu’on avait eues : des pansements sur une jambe de bois. Ou plutôt sur une jambe gangrenée, la baraque tenait à peine debout, nous aurait claqué dans les doigts. On l’a échappé belle. 

Quand j’ai envoyé un mail pour nous retirer de la vente, on m’a fait savoir que le propriétaire était « très déçu ». Moi aussi, Jean-Mi, j’étais très déçue. D’avoir projeté ma vie (ma vie ! Celle de ma fille) dans une maison en brique et en ciment dont tu n’avais pas pris soin du tout. Parce que tu t’en fous, parce que tu vis dans un pavillon neuf à 20 km de là, où je suis sûre qu’il y a une cuisine moderne et au minimum un rideau à la douche.

En ce moment on cherche à acheter une maison parce qu’on a enfin une chance d’échapper à ces parasites de propriétaires bailleurs, mais pas avant qu’ils aient essayé de nous vendre les maisons sur lesquelles ils ont spéculé par le passé et qu’ils ne veulent plus gérer maintenant. Vraiment, ils feront chier jusqu’au bout.

Allez. Peut-être que la prochaine sera la bonne. Je promets au karma, à l’Univers, à la vie, que j’en prendrai soin, moi, d’une petite 1930 étriquée et un peu sombre. Je l’aimerai comme j’ai aimé toutes mes maisons.


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Commentaires

Une réponse à “Recherche appartement ou maison”

  1. Olala je partage tellement ta colère. J’ai vécu dans une passoire thermique et à chaque fois qu’on appelait la propriétaire (qui possédait CINQ maisons qu’elle louait) pour lui dire qu’on avait froid, elle passait son temps à se plaindre d’à quel point c’est difficile d’être propriétaire, et à quel point tout coûtait plus cher… La même indécence que tes propriétaires « très déçus » quoi. Vivement qu’on interdise la multi propriété.

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