J’ai l’impression que ça fait 10 ans que je tourne en boucle là-dessus : quand Trump est arrivé au pouvoir à dos de fake news, il a été déclaré partout qu’on entrait dans l’ère de la post-vérité. Il a dit tellement de choses absolument décorrélées du réel, ça nous a ébaubit longtemps, maintenant c’est limite si on s’en émeut, mais la taille des mensonges n’a pas diminué. On pourrait dire de Trump qu’il est le plus grand menteur de son époque. On pourrait croire que c’est un problème états-unien. Pour autant, il a ouvert une voie, un boulevard, pour que tout le monde en situation de pouvoir fasse pareil, sur un mode plus politiquement correct.
Je pense qu’il est la raison pour laquelle Macron peut dire :
« Hier, plusieurs centaines de milliers de nos compatriotes ont manifesté avec la volonté de porter des revendications légitimes. Jamais nous ne devons confondre ces derniers avec ceux qui ont détruit, cassé, pillé.1
sans même se sentir en situation de mensonge.
En parlant de « revendications légitimes », il fait comme si on avait l’habitude d’avoir des conversations avec lui, alors que ça fait dix ans qu’on parle et qu’il nous rit au nez. Ça fait des années que les lycées, notamment du 93, tirent la sonnette d’alarme sur les conditions de vie des élèves et des personnels dans des bâtiments vétustes, en sous-effectif. Des années que des milliers de personnes se battent pour préserver des zones naturelles, contre des chantiers polluants, et qu’ils y perdent des membres et des organes, tant la répression est violente. Des années que tous les membres de tous les corps de métiers du service public dénoncent la casse systématique de leurs institutions, et qu’en face, les réponses sont décorrélées de toute réalité.
Augmenter les cadeaux aux entreprises, augmenter la TVA, diminuer la prise en charge des soins, diminuer la prise en charge des arrêts maladie, interdire les réseaux sociaux aux adolescents…
Qu’est-il est advenu des cahiers de doléance des Gilets Jaunes ? Je suis prête à parier qu’il en a fait le PQ de l’Élysée.
Qu’est-ce qu’on fait du concept de vérité quand le Président qui « n’aime pas les adolescents », ne les « comprend pas » 2 en 2025, dit ensuite en 2026 :
Je comprends nos lycéens et nos étudiants. Ils sont au cœur de mon engagement politique depuis plus de dix ans.
Tout comme il avait décrété la lutte contre les violences faites aux femmes « grande cause » de son quinquennat, tout en nommant ministre un homme accusé d’avoir usé de sa position d’élu pour obtenir des faveurs sexuelles.
Sur X, le Premier ministre déclare que « L’argent public est rare : il doit financer nos services publics, pas réparer sans fin ce que des casseurs détruisent »,3 comme si on avait pris l’habitude, dans ce pays, d’injecter l’argent public dans les services publics, et pas dans les cadeaux aux entreprises. Alors que les chiffres sont là ! 166 milliards d’aides publiques aux entreprises en 2024,4 une somme approchant la dépense intérieure d’éducation de la même année (197 milliards).5
C’est peut-être parce que je passe tant de temps avec les mots, mais je trouve particulièrement douloureux ce système politique où ceux-ci n’ont plus aucun sens.
Avoir le courage de ses actions c’est déjà quelque chose, mais le courage de ses mots aussi. Tout serait quand même bien plus simple si tout le monde, de tous les côtés, disait exactement ce qu’il pensait : Macron qu’il s’en tape de 99% de la population française, Lecornu qu’il a plus de peine pour les vitrines que pour les jeunes qui ont perdu un oeil, une main ces dernières semaines (pas un mot pour eux ! pas un seul !), les élus RN qu’ils sont racistes.
Ce serait horrible, mais ce serait vrai, et on passerait moins de temps à plisser des yeux pour comprendre, moins de temps à expliquer à celleux qui ont moins l’habitude de décrypter le langage politique, qu’on leur ment les yeux dans les yeux.
Et ça vaut de tous les côtés : pour l’instant, il n’y a que Philippe Poutou qui a dit fermement qu’il ne condamnait pas les « casseurs » – il ne brigue aucune élection, et il n’a pas le feu au cul comme l’ont chaque élu·e LFI. Je comprends les précautions, mais ça joue quand même : un climat où on est obligé de condamner « les violences » faites aux poubelles et aux vitrines pour rassurer (qui ? celleux et ceux qui font semblant de ne pas comprendre l’origine de la violence) qu’on n’est pas de dangereux agitateurs, ce n’est pas un climat de liberté.
- Emmanuel Macron, Adresse aux Français, Site de l’Élysée (18 octobre 2026). (idem pour toutes les citations en exergue) ↩︎
- Emmanuel Carrère, « The Shining: my trip to the G7 horror show with Emmanuel Macron », The Guardian (15 juillet 2025). ↩︎
- Compte X de Sébastien Lecornu. ↩︎
- « Le gouvernement va chiffrer les aides aux entreprises chaque année, évaluées à 166 milliards d’euros en 2024 », Le Figaro (13 octobre 2026) ↩︎
- Budgets et coûts, Site du Ministère de l’Éducation et de la Jeunesse. ↩︎

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