C’est la fin de ma semaine de vacances obligatoire – avoir un enfant d’âge scolaire me fait ça, à moi la parent qui ai le genre de métier qui permet de se mettre en pause une semaine tous les 2 mois, pour éviter les 2 semaines de centre aéré, pour aller s’aérer justement. Si j’avais été maîtresse de mon emploi du temps je ne me serais pas mise en pause, j’ai tellement de travail. Et j’en suis au stade de ces boulots où tout a un peu trop perdu de son sens, le nez dans le guidon, etc., alors m’arrêter signifie créer du vide dans mon cerveau, que celui-ci va remplir en réfléchissant. Sauf que le nez dans le guidon, c’est probablement le pire moment pour se mettre à réfléchir au sens de la vie d’artiste.
J’ai terminé mon premier journal intime de poche de mon nouveau Traveler’s Notebook. Avant, j’avais des petits carnets A6 souples et colorés, mais un jour un ami m’a ramené du Japon cette pochette de cuir et j’ai été conquise tout de suite, par la possibilité d’avoir deux carnets en un seul – un carnet de journal et un autre d’idées –, et d’avoir un objet qui se patine avec le temps. Depuis, c’est mon carnet de voyage, et comme je voyage peu, je mets du temps à remplir chaque carnet. Ça me va.
Dans les dernières pages de ce journal numéro 1, commencé à Lille en décembre 2024 et fini à Rouen en février 2026, j’écris que je suis très fatiguée. Il y a quelques jours, en quittant la Dordogne et mes amis, de ces amis avec qui je peux parler de ma vie d’écrivaine moyenne (ce n’est pas si facile que ça), je me suis dit qu’il fallait vraiment que j’arrête de faire comme si j’étais une fainéante. En 5 ans, j’ai publié 6 livres en mon nom propre, participé à de nombreux ouvrages collectifs, j’écris une newsletter hebdomadaire. J’ai beaucoup, beaucoup travaillé. Même en ne travaillant qu’à 50%, avec un bébé dans les bras, même si mes semaines ne font jamais 35 heures de travail effectif, même si parfois je n’écris pas « un livre » pendant plusieurs semaines, je travaille beaucoup.
Je pense souvent au livre de Julia Kerninon issu de sa thèse, Le chaos ne produit pas de chef-d’oeuvre. À ces mythes auto-produits, de grands écrivains qui prétendaient venir à bout de 7 crayons par jour. Je sais que quand je veux assurer à mes interlocuteurices que je ne travaille pas tant que ça, que j’ai le métier le moins pénible du monde, que je passe pas mal de temps à lire des romcoms en prétendant que c’est de la recherche, je tente de produire un récit de moi et de ma carrière qui m’arrange. Je me suis questionnée : qu’est-ce que je cherche à raconter ? Je crois que je cherche à limiter l’embarras que je ressens.
Je crois que, d’une certaine manière, plus que de vouloir rassurer tout le monde que je ne crois ni en la méritocratie ni en la valeur travail (ce qui est vrai par ailleurs), je cherche à m’auto-rassurer. Si mes livres ne sont pas en tête de liste de toutes les meilleures ventes, c’est moins embarrassant de dire que je n’ai pas tant travaillé que ça. Si on n’y met pas tant d’énergie, alors ce n’est pas très grave si ça ne marche pas. C’est mon petit champagne problème : d’avoir commencé ma carrière avec un de ces best-sellers, avec un tel succès impossible à prédire ni à reproduire, la suite allait forcément être différente. Je dois travailler dur pour pouvoir continuer à ne faire qu’écrire (et adjacent) pour vivre, parce qu’aucun des livres qui a suivi mon premier n’a eu assez de succès pour me permettre de souffler.
Le nez dans le guidon, c’est facile de penser que si mes livres ne convainquent pas les foules, c’est parce que je ne suis pas une si bonne écrivaine que ça. Mais ce post n’est pas tellement à propos de ça. Je suis tentée à chaque phrase d’amender mon propos pour avoir moins l’air de m’apitoyer sur mon sort, mais j’ai aussi la flemme de me justifier, donc vous devrez juste me croire que je n’écris pas ce post pour m’apitoyer, du tout. Ces réflexions un peu déprimantes, qui me reviennent régulièrement (comme à toute personne qui essaye de vivre de son art je pense) m’ont cette fois menée vers la réalisation que le monde du livre, le marché du livre, ma carrière d’écrivaine, sont directement à la racine de mon désintérêt pour les algorithmes des réseaux sociaux.
La vie de l’artiste-auteurice est déjà régie par un système de nombres opaque et injuste. Ma subsistance est, de fait, soumise à un marché imprévisible. Combien je gagne avec mes livres n’a quasiment rien à voir avec ma valeur en tant qu’humaine, ou même en tant qu’artiste. On le sait, on se le répète autant que nécessaire pour tenir, mais on ne peut pas vivre dans le déni non plus : notre subsistance matérielle est directement corrélée au succès commercial de nos oeuvres, donc aux chiffres. Et ça, même si on est nombreuxses à espérer que ça change, c’est notre lot et on n’a pas le choix, pour l’instant, que de faire avec.
C’est pour ça que je n’ai aucune patience pour les algorithmes des réseaux sociaux. Pour conserver ma dignité (c’est grandiloquent mais je n’ai pas d’autre formulation en tête), je ne peux pas accorder de l’importance à encore un autre système opaque et injuste. Toute ma vie ne peut pas être aux mains des chiffres. Toute ma valeur ne peut pas être dictée par les lois du marché.
Contrairement à d’autres travailleureuses peut-être, les artistes-auteurices ont une vision assez transversale de la manière dont iels gagnent (globalement mal) leur vie. On sait combien de temps on travaille sur un projet pour gagner combien d’argent brut ce qui fera combien en net une fois faite la contribution à la communauté. On sait combien la part d’imprévisible est grande à chaque fois – et la part d’injustice. Mais l’irritation grandissante face au fonctionnement de ces réseaux sociaux qui étaient censés nous rassembler et nous connecter, une irritation qui dépasse largement la sphère des artistes, tient peut-être, entre autres, de là. D’une progressive allergie à la logique comptable qui veut étendre son emprise sur toutes les facettes de nos vies, jusque dans les moindres recoins de nos temps libres et improductifs.
C’est une des raisons du pourquoi je continue à créer « pour rien ». Pour la beauté du geste, pour l’amour du processus, par envie, curiosité, besoin parfois, plaisir souvent. Ce que je fais « pour rien » d’autre que l’impulsion de le faire ne peut pas m’être volé. Et si ce n’est pas à vendre, alors ce n’est pas grave que personne ne veuille l’acheter.

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