Work in progress : un zine comptable

En mars, je voulais faire un junk journal. C’est une copine d’écriture qui en a commencé un, l’a rebaptisé treasure journal car elle n’aimait pas l’idée de stocker « des déchets » (signification littérale de junk), et toute cette réflexion de sa part a nourri la mienne.

Un junk journal, c’est apparemment un carnet dans lequel on colle « ce qu’on aurait normalement jeté à la poubelle », ce qui n’a aucune raison d’être gardé. Tickets de caisse, emballages, billets de ciné ou de spectacle, étiquettes de vêtements, de sachets de thé… On les colle donc et puis on agrémente, car ces trucs qu’on jetterait d’ordinaire sont une trace de nos vies et peuvent être des catalyseurs de souvenirs. Plus jeune, je gardais et collais soigneusement dans mes journaux tous mes billets de cinéma.

Depuis mi-janvier, j’essaye de garder des trucs et des machins, car il est vrai que certaines étiquettes sont jolies, certains souvenirs y sont rattachés. Il n’est pas exclu que je fasse quelque chose avec ce que je récolte, mais force est de constater qu’en un mois, en tout cas, je n’ai pas assez de trucs et de bidules pour faire un zine. Et qu’en fait… cette récolte, que je n’arrive pas à voir autrement que par le prisme de la consommation, ne m’intéresse pas forcément. Pas pour l’instant, en tout cas. Je ne me suis peut-être pas assez renseignée sur le sujet, mais de ce que j’ai saisi pour l’instant du junk journal, c’est une pratique qui ne peut pas tellement exister sans consommation, sans achats1.

Toute cette réflexion menée, je tombe sur cet article : 20 Years Ago I Bought a Tank of Gas at the BP Station on Hwy 82 in Starkville, Mississippi and Decided to Draw It, de l’artiste Kate Bingaman-Burt (je ne sais plus comment, peut-être référencé par Austin Kleon). Bingaman-Burt a dessiné ce qu’elle avait acheté pendant des décennies, et ça a fait germer une autre idée en moi.

Depuis le 1er mars, donc, je répertorie tout ce que j’achète. Je me suis fixé des règles :

  • J’enregistre ce pour quoi je fais un acte d’achat conscient : soit je sors ma CB, soit je fais un paiement en ligne, soit je paye en cash. Ça ne compte donc pas le loyer, les factures, mes abonnements qui se reconduisent automatiquement, en gros ça ne compte pas les prélèvements.
  • En revanche, je ne fais pas de distinguo entre ce que j’achète avec mon compte perso, mon compte pro ou le compte joint. Tout ça représente « ma vie ». (quelque chose me dit que ça montrera quelque chose d’intéressant sur la répartition genrée de la charge mentale du foyer)

Mon objectif avec ce zine comptable est de réfléchir à ma consommation. J’essaye de ne pas laisser le processus de répertorisation influencer ma consommation : je vais faire nos courses alimentaires à Carrefour toutes les semaines, malgré tout ce que je sais. Bon, je ne vais pas me mettre ni à changer de magasin, ni à me trouver des excuses, parce que je vais rendre publique cette information. Mais ça m’intéresse de réfléchir à pourquoi, et à ce que ça fait naître en moi d’y réfléchir.

Pour ce faire, j’ai acheté un manifold (le petit nom technique du cahier avec des copies carbones de chaque page) et un tampon. Je tamponne toutes les dépenses chiffrées et leur total, et en-dessous, j’écris à la main une petite réflexion sur un ou plusieurs des items listés. Un jour « avec dépenses » par page, un espace restreint pour écrire, telles sont mes contraintes en terme d’espace.

Et j’aimerais vous présenter le résultat final, mais ce modus operandi m’a fait réaliser que j’ai peut-être un problème de vue, car à chaque fois que je me concentre pour agencer les lettres sur le tampon personnalisable, je récolte un migraine oculaire. C’est un truc qui a commencé quand j’ai voulu calligraphier les noms des invités du mariage de ma sœur sur des enveloppes : chaque minute passée à me concentrer sur les lettres à former augmentait la probabilité d’une migraine ophtalmique. Idem avec le tamponnage, et maintenant idem même avec l’écriture manuscrite « soignée ». Si j’écris dans mon journal intime, je ne prête pas du tout attention à la lisibilité de mon écriture, donc no problem. Mais dans le zine, j’écris soigneusement pour pouvoir être lue, et hop, migraine.

Donc ce projet est pour l’instant en pause : je continue de répertorier achats et réflexions sur ces achats dans mon app de prise de notes, sur mon téléphone, mais je ne peux plus m’atteler à la fabrication de mon zine, ce qui me frustre au plus haut point. C’est une leçon fondamentale : quand faire implique le corps, il se passe des trucs inattendus.

Le mois prochain, je me concentre sur une création audio, mais je continuerai de répertorier mes achats : il y a 50 pages dans mon cahier, autant les remplir toutes. Avec un peu plus de temps, que j’utiliserai aussi pour tenter d’aller à la racine de mon problème de vue, peut-être que mes conclusions à la fin de cette expérience éthique et artistique seront encore plus intéressantes. D’autant plus qu’en avril, mon amie Nathalie lance le projet « Mon flouze pour les zouz », qui viendra forcément colorer mes réflexions.

Je voulais appeler ce projet « Il n’y a pas de consommation éthique sous le capitalisme », mais c’est trop long et peut-être un peu pompeux, donc le zine n’a pas encore de titre. Un véritable work in progress, et en fait ça me réjouit aussi un peu, que tout ne se passe pas comme prévu, que tout ne rentre pas dans les cases prédécoupées.

Quelques photos pour la postérité.

On se voit le mois prochain pour une nouvelle expérimentation artistique en format court et contraint !

🎧 NYX – Mansfield.TYA


  1. Mon amie argumente qu’on peut garder ses tickets d’emprunts à la bibliothèque, par exemple, ou des feuilles d’arbre, et oui très bien ! Mais ça ne me semble pas couvrir une grande réalité de la pratique du junk journal (même si tout l’intérêt réside peut-être dans ce qu’on met autour du junk sur les pages). ↩︎

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